Découverte de Louvergny (4) :

noiret1Place Hippolyte Noiret

   

 

 

 

 

noiret2La place du village, que le cadastre napoléonien situe « rue de l’Église » au dessus de la « Fontaine du demie la ville » et que les cartes postales antérieures à 1914 baptisent assez poétiquement « rue des Roses », a pris le nom d’Hippolyte Noiret au milieu des années 1920. La plaque de rue ancienne, qui a malheureusement été retirée il y a une dizaine d’années, avait la même facture (texte blanc sur fond bleu) que celle de la « rue Henri Delétang », du nom d’un ancien maire qui avait été donné à la rue du Moulin par une délibération municipale le 18 novembre 1924.

    Avant que les services postaux et les besoins de la cartographie numérique n’imposent aux communes de choisir des noms de rues officiels pour leurs moindres ruelles et de mettre en place un numérotage précis des maisons, le nom de « place Hippolyte Noiret », où sont pourtant situées la mairie et l’ancienne école communale, était peu connu des habitants. On disait tout simplement « la place » et personne n’hésitait sur la destination ou le lieu du rendez-vous.

    Aujourd’hui que la mairie de Louvergny, sise au numéro 10 de la place Hippolyte Noiret, accueille les réunions du SIVOM et du SIAEP, il n’est peut-être pas inutile d’expliquer brièvement l’origine du nom de cette place et de rappeler quelle fut la vie, trop courte, d’Hippolyte Noiret.

La famille Noiret-Chaigneau à Louvergny

    Le 4 février 1850, Émilien Jacques Chaineau, marchand orfèvre résidant au n° 3 de la rue Colbert à Reims, et son épouse Alexisse Simonne Jamain achètent à Nicolas Julien Lemry le « château » de Louvergny, cette gentilhommière de 1778 dont nous avons parlé dans le précédent bulletin municipal. Les acquéreurs ont une petite fille de sept ans, Louise Chaigneau, qui est née à Reims le 9 décembre 1842. Elle épouse le 5 mai 1863, à la mairie de Louvergny où officie le maire Charles Lenoir, un riche manufacturier de Rethel.

    Ce dernier, Octave-Hippolyte Noiret, est filateur. Né le 27 juillet 1831 à Fouilloy dans la Somme, il sortait d’une lignée d’ouvriers. Après quelques années passées à Paris, il fut appelé comme directeur de manufacture avant de devenir propriétaire de l’établissement qui lui avait été confié. Se consacrant tout entier aux affaires, il l’avait fait prospérer et avait acquis dans sa ville une solide notoriété. Maire de Rethel de 1872 à 1877, il remplaça le sénateur Linard au conseil général des Ardennes où il siégea de 1886 à 1889 et de 1898 à 1907.

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O.-H. Noiret (1831-1912)

    Hippolyte Noiret, qui a donné son nom à la place de Louvergny, est le fils unique d’Octave-Hippolyte Noiret et de Louise Chaigneau. Né à Rethel le 22 mai 1864, son enfance se partage entre sa ville natale et Louvergny où résident ses grands-parents maternels. À huit ans il entre au collège Notre-Dame de Rethel. Mais pendant l’été, de Pâques au mois de septembre, il reçoit les leçons du curé de Louvergny, l’abbé Bouchez, qui lui enseigne les premiers rudiments du latin et lui donne ses premières leçons d’histoire. En 1875, le jeune Hippolyte quitte les Ardennes pour Paris et entre comme pensionnaire au collège de Vaugirard. Ses grands-parents Chaigneau le suivent pour lui permettre de suivre les cours en qualité d’externe.

Hippolyte Noiret (1864-1888) , un destin brisé

    En 1879 et 1880, notre Ardennais monté à Paris passe les deux examens du baccalauréat ès lettres, puis il prépare sa licence, qu’il passe à Nancy en juillet 1882. Au collège Stanislas, il prépare l’École normale supérieure où il est admis en août 1883. Il se tourne alors résolument vers la grammaire et l’histoire, rédigeant des essais sur le poète Ausone, sur le digamma dans les poèmes homériques, sur le style de l’empereur Auguste et sur une partie des œuvres de Christine de Pisan.

    Entre 1876 et 1885, Hippolyte Noiret, souvent accompagné de son père, fait de nombreux voyages en France et dans toute l’Europe, de l’Écosse à la vallée du Danube. Il publie en 1882 un Voyage en Scandinavie et en Allemagne, par deux Ardennais (171 pages), aujourd’hui introuvable. En août 1886, il est reçu troisième à l’agrégation de grammaire sur une trentaine de candidats admis et devient membre de l’École française de Rome où il passe une année. Pour étudier le rôle de la femme dans les poèmes du Moyen Âge, il se met à copier des manuscrits à la bibliothèque du Vatican. S’occupant également de l’histoire de l’humanisme, il étudie la correspondance de Démétrius Chalcondyle et du professeur crétois Michel Apostolis.

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Portrait d’Hippolyte Noiret

     Puis il se rend à Venise car ses recherches sur Apostolis l’ont amené à s’occuper de l’histoire de la Crète sous la domination vénitienne. Par tous les temps, il se rend à pied de son logis à la bibliothèque Saint-Marc, où il arrive mouillé. Il travaille ensuite jusque deux ou trois heures du matin. Il prend froid. Peu à peu, ses forces diminuent. Il noiret5contracte une fièvre typhoïde qui l’emporte le lundi 9 janvier 1888 à l’âge de 23 ans. Une cérémonie eut lieu le lendemain en l’église Saint-Martin de Venise. Ses parents revinrent avec le cercueil de leur fils à Rethel, attendus par deux mille amis au milieu de la nuit ; le corps fut transporté de la gare à la maison paternelle par les ouvriers de l’usine.

    Le 15 janvier, le préfet des Ardennes et les membres du conseil général accompagnèrent le cercueil jusqu’au cimetière de Rethel. Plusieurs discours furent prononcés, l’un par Georges Perrot, directeur de l’École normale, un autre par Alexandre Desrousseaux, alors maître de conférences à la faculté de Lille et meilleur ami d’Hippolyte, dont il avait été camarade à l’École normale et à l’École de Rome. À côté du caveau familial, les parents d’Hippolyte firent édifier par le sculpteur Aristide Croisy un monument – aujourd’hui incomplet – dont le sujet principal représente le jeune érudit qu’un ange, pointant le ciel du doigt, interrompt dans l’écriture d’un livre. Ses amis publièrent son œuvre de façon posthume dans deux volumes parus en 1889 et en 1892.

Un vitrail à Louvergny

    Pour honorer la mémoire de son fils, Octave-Hippolyte Noiret se fit le bienfaiteur des lieux fréquentés par le cher disparu. Le 8 janvier 1888, la veille même de la mort d’Hippolyte, l’association des anciens élèves de l’École normale avait reçu un don du père en reconnaissance de l’instruction que l’établissement avait donnée à son fils. Dans le même esprit, il finança l’agrandissement des bâtiments du collège Notre-Dame où son fils avait fait ses premières études.

    Noiret père, qui fit également édifier une maison de retraite pour les vieillards dans sa ville natale (qui existe toujours sous le nom d’EHPAD Hippolyte-Noiret de Fouilloy), créa à Rethel la crèche Hippolyte-Noiret qui avait pour but d’élever 80 enfants de familles pauvres sans aucune distinction jusqu’à l’âge de 4 ans. Un docteur était spécialement chargé du service sanitaire et les autres services étaient assurés par des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul.

 noiret6   Louvergny ne fut pas oublié. La vieille église romane, située dans le cimetière, menaçait ruine depuis longtemps. Les époux Noiret firent construire à leurs frais l’église actuelle du village, qui fut bénite le 30 août 1896 par l’archevêque de Reims. Voici quelques extraits du compte rendu que le Bulletin du diocèse de Reims donne de la cérémonie :

    « Dimanche dernier, par un beau soleil, la paroisse de Louvergny se trouvait en fête. Elle recevait Son Éminence le Cardinal Langénieux, venu pour bénir tout à la fois une église et une cloche, dons généreux de M. et Mme Noiret. »

    « Le sermon est donné par M. l’abbé Haudecœur, enfant de Louvergny et ami du regretté Hippolyte Noiret. Il exhorte avec un zèle affectueux ses compatriotes à être obéissants à la voix de la cloche qui les appellera aux offices, et surtout à la messe du dimanche. Mais là où il s’élève à la plus haute éloquence, c’est lorsqu’en terminant il évoque le souvenir du cher Hippolyte Noiret, applaudissant du haut du ciel à la générosité de ses parents et leur donnant rendez-vous dans les tabernacles éternels, de sorte que la maison qu’ils ont bâtie pour Dieu sera pour eux la porte du ciel. »

    « Des vitraux très lumineux ferment toutes les fenêtres. Ceux du chœur représentent saint Louis, saint Guillaume, saint Hippolyte et saint Blaise, avec les portraits du Cardinal et d’Hippolyte Noiret. 

« Au-dessus de la porte d’entrée, une plaque en granit porte l’inscription :

À la gloire de Dieu

et en mémoire d’Hippolyte Noiret

né à Rethel, mort à Venise. 1864-1888 »

    La mère d’Hippolyte, qui était marraine de la cloche de 1896 (fondue par les Allemands en 1917), est décédée en 1902. Son mari lui survécut dix ans.

Florent SIMONET

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La place Hippolyte Noiret vers 1906