Le Chesne pendant la Grande Guerre - Les carnets du Chanoine Bouillard

 Notre première chronique parue dans le numéro 69 du « Populeux » de juin 2014 exposait tout l’intérêt que présentait les carnets du chanoine Bouillard, curé du Chesne pendant la Grande Guerre.

Nous évoquions notamment les humiliations, les restrictions et même les confiscations qui allaient  laisser progressivement  s’installer la faim au long de ces interminables années de guerre.

 Début 1918, cette vraie faim est bien là, et au-delà des faits rapportés, elle inspire au chanoine réflexion voire méditation non dépourvue de profondeur et de qualités littéraires.

 Mais l’intransigeance et les brimades ne viennent pas que de la soldatesque. L’occupant a placé d’autres «  personnages » à sa solde. C’est l’occasion pour Bouillard de révéler un réel talent de portraitiste en trempant parfois sa plume dans le vitriol.

 Tant la faim devient obsessionnelle, que le chanoine Bouillard en vient à véritablement la personnifier : elle se glisse partout :

«  La faim, la faim cruelle, le hideux fantôme de la faim entre, s’assied à tous les foyers, autour de la table maigrement chargée, devant le buffet sans pain. Ce n’est pas la famine qui torture et qui tue, c’est la faim qui tiraille et qui épuise, la faim inapaisée, jamais rassasiée. Elle n’en est pas moins le tourment continu. Le cri de la faim est un des plus douloureux arraché à l’humaine misère, et on entend de tous côtés s’ élever cette plainte affligeante : j’ai faim... nous avons faim...la nuit nous sommes réveillés par la faim ! La faim use les tempéraments et les santés, les forces faiblissent, les jambes traînent péniblement au travail, visages émaciés, des membres engourdis, des corps décharnés.

Dans les familles on se prive secrètement les uns pour les autres. Les parents se vouent à la faim pour épargner les enfants. Car le plus triste est de voir dépérir ces petits, se flétrir les joues roses sous les influences de  la faim. Ils font penser à l’oracle du vieux prophète d’Israël pleurant sur les malheurs de son peuple : «les petits enfants demandaient du pain, que personne ne pouvait leur donner. »

La faim, un des pires fléaux de ce monde, qui sévit sur nous, n’est pas l’œuvre de la nature rebelle, de la stérilité du sol, ni des intempéries de l’air, ni des ravages d’insectes parasitaires, mais l’œuvre de l’homme. C’est le fruit de la guerre entre les nations !

 Après la faim maléfique et son allégorie, d’autres personnages bien réels entrent « en scène » dans les carnets. Voici d’abord « une matrone allemande, mise dans le goût de son pays, corpulente, étrangère à toute distinction, cavalière et vulgaire d’allure. Elle circule dans les coins du bourg comme en pays conquis… Avec des airs de tout examiner et d’inspecter, elle rit fort et parle haut. Elle se fait appeler « Mme la Baronne ».

 Elle prend ses repas au casino des officiers, et sa nuit dans une maison honorable, retenue d’office pour elle. Là elle se paie le luxe d’humilier son hôtesse, dont le mari est à l’armée. A ses rentrées, elle appelle celle-ci « Essuyez, nettoyez mes chaussures ! » et la Française, aux pieds de la grosse bourreaude, un linge à la main, essuie en silence la boue des chaussures…

  A qui élève une protestation à la vue de ses rapines, elle répond d’un ton cassant : «  Estimez vous satisfaite qu’on vous laisse un lit, cela doit vous suffire ! »…

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Malgré les brimades infligées à la population, l’occupant se donne du bon temps

Qu’y a-t-il de plus répugnant et de plus grotesque que ce masque de femme hautaine et rapace qui se présente comme une apparition sinistre à la porte de votre maison. L’étrange baronne, au nez superbement enluminé, n’est qu’un oiseau de proie de la pire espèce. Elle entre avec son chien, sans saluer, parcourt votre habitation, inspecte et choisit, d’un ton sec et dur; peu après, des émissaires viennent enlever les meubles et objets de son choix, tout ce qu’elle a désigné : linge, vêtements, corsets, robes...etc. Elle a fait ramasser jusqu’à de vieux dentiers hors service. Celle-là aussi s’entend à faire du butin, qu’on cloue dans des caisses et qui part en Allemagne…

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Détente pour les officiers

 

Le chanoine offre quelques autres portraits d’occupants.

Voici Fritz, le premier secrétaire de la Kommandantur :

«  encore  un qui laissera un nom inoubliable, celui-ci. Grand, fourbe, astucieux, il rend service à qui le paie ou le régale ». Puis un autre secrétaire de cette Kommandantur : « maître et remuant, très variable d’humeur, de sa voix tuberculeuse, plaisant ou menaçant selon l’impression du moment. » Autre personnage férocement présenté, un policier : «  Nous possédons ici, depuis trop longtemps un policier type achevé du métier, au zèle impitoyable et redouté de la population. Signes caractéristiques : démarche lourde, traits rustres, regard dur sous de grossières lunettes, laideur physique peu commune, surtout figure grimaçante perpétuellement tiraillée par le rictus d’un tic nerveux agitant tout le masque facial. En un mot, tout pour faire rire ou faire peur. Drôle d’idée d’avoir placé telle enseigne au bureau de police et d’en avoir fait le caporal. Et pour que sa parole soit drolatique comme le reste, il ne peut ouvrir la bouche sans répéter à chaque instant ; « Also, also ! »expression qui lui a valu ce surnom… »                

 Nous vous le disions: un vrai don de portraitiste et de caricaturiste. Bravo Mr le Chanoine !

Jean-Louis Deglaire

Bernard Bienvenu

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Autre moment plus pénible : obsèques de soldats tués dans l’incendie de la brasserie, Noël 1917

(photos : collection Bernard Bienvenu)